Les histoires

Lorsqu’Un Seul Marathon Ne Suffit Pas

Une fois par an, l’un des plus durs événements de course est organisé à Chamonix, le « Ultra-Trail » faisant le tour du massif Mont Blanc.

Coureuses et coureurs surmontent une distance incroyable de 170 km par monts et par vaux – en clair : cent-soixante-dix kilomètres, sur un dénivelé à couper le souffle de 10 000 mètres. C’est la course ultime contre-soi-même. Pour les milliers de volontaires, de spectateurs et d’amateurs de la course c’est encore autre chose : une fête gigantesque.

Le dernier cri à Chamonix ? Des chaussettes. Depuis qu’on est arrivé en ville il y a quelques heures, elles nous sautent aux yeux : jeunes, vieux, hommes et femmes, tout le monde porte des chaussettes étrangement colorées arrivant jusqu’aux genoux. La température n’y est évidemment pour rien : ces derniers jours, le soleil brille dans un ciel sans nuages et le thermomètre affiche constamment 30°C. Une nouvelle tendance peut-être ? Plutôt pas. Il s’agit de chaussettes de compression pour augmenter la circulation sanguine des mollets. Leurs porteurs ont une chose en commun : ils sont tous des coureurs.

Tous les ans, la dernière semaine du mois d’août contamine Chamonix d’un véritable virus de la course. Depuis 2003, les coureurs viennent du monde entier pour le challenge aberrant appelé « Ultra-Trail du Mont Blanc », UMTB en abrégé. Avant, le tourisme d’été finissait vers le 15 août. « Aujourd’hui, la semaine autour de l’UMTB est la plus importante pour la région » raconte Catherine Poletti. On rencontre la directrice du trail au centre de congrès Le Majestic, quelque peu au-dessus du centre-ville de Chamonix où elle vient de répondre patiemment aux questions sur la course du lendemain lors d’une conférence de presse officielle qui a duré une heure.

Avec son mari Michel, Catherine est l’une des initiateurs de l’Ultra-Trail. A plusieurs reprises au cours des vingt dernières années, une course de petite envergure autour du Mont Blanc a été organisée.  « Au début des années 2 000, nous avons rencontré nos amis coureurs pour relancer le tout. Puisque j’étais la seule à ne pas courir, ils m’ont chargé de l’organisation » se rappelle Catherine Poletti en souriant. Aujourd’hui, elle est responsable d’une équipe de plus de 2 000 volontaires. La course de petite envergure d’antan s’est transformée en l’ultra-marathon le plus connu au monde.

Le moment à partir duquel un marathon porte le préfixe « ultra » est une question de définition : certains organisateurs pensent que la distance doit être supérieure aux 42 km d’un marathon normal. Ailleurs, on demande au moins 80 km. L’UMBT dépasse les deux, et de loin. Son tracé suit celui du tour du Mont Blanc sur 170 km, l’un des itinéraires les plus beaux et plus populaires des Alpes. De Chamonix, la route emmène les coureurs d’abord en Italie, dans le Val d’Aoste. En passant par le légendaire Col Ferret à presque 2 600 m, on continue vers la Suisse pour finalement rentrer à Chamonix, en passant par la Tête aux Vents. « C’est un véritable voyage. Les coureurs passent par trois pays différents. Toujours en plein air, ils passent devant des glaciers et des lacs et traversent des rivières à l’eau cristalline. Je pense que cela fait le charme de ce parcours. Tout au moins, je ne connais aucune autre épreuve qui offre autant de diversité. »

Un randonneur entraîné devrait prévoir dans les sept à dix jours pour le tour du Mont Blanc. Après tout, il faudra vaincre neuf sommets et presque 10 000 m de dénivelé. Les participants de l’UMTB doivent toutefois respecter une autre limite de temps, 46 heures pour l’effectuer. Cette année, le vainqueur, un français du nom de Ludovic Pommeret, mettra tout juste 22 heures pour les 170 km, distance de quatre marathons exactement. Mais le tracé avec ses ascensions raides et descentes difficiles aura tout exigé de lui aussi.

Un homme de la rue plus ou moins entraîné se demandera sans doute : Pourquoi faire un tel effort ? « Je pense qu’il y a autant de raisons pour courir que de coureurs » estime Catherine Poletti. Pour un grand nombre de participants, il s’agit d’explorer ses propres limites, tant au niveau physique que mental. « Pour certains, cet effort leur permet de découvrir de quoi ils sont capables ! » Il faut tout de même faire la différence entre l’élite et les autres coureurs : « Les pros n’ont que l’épreuve en tête. Mais pour les autres, il s’agit de se dépasser. » Sans oublier l’ambiance, cette fièvre de la course qui a saisi la ville entière. Ceux qui ne courent pas eux-mêmes vont aider à organiser et ceux qui n’aident pas seront présents le long du tracé : « C’est bien plus qu’une simple course, c’est une fête gigantesque : coureurs, volontaires, gens du coin – tout le monde vient pour s’amuser ensemble ! »

Le grand nombre de participants confirme le récit de Catherine Poletti. Les 2 300 dossards pour l’UMTB sont rapidement réservés. L’intérêt est si grand qu’on a établi une procédure de sélection en deux étapes. Pour passer la phase 1, il faut terminer une série de courses de qualification, après on tire au sort. Pour maîtriser l’affluence, on a ajouté trois épreuves mineures ces dernières années, « mineures » étant un euphemisme dans ce contexte. Le tracé le moins long, appelé OCC, relie Osière et Chamonix en passant par Trente (la ville suisse dans ce cas-là). Le site web décrit l’OCC comme une « possibilité d’initiation pour ceux qui sont moins ‘ultra’ ». Avec une longueur de 55 km et un dénivelé de 3 500 m, il est certainement assez ‘ultra’ pour la plupart d’entre eux.

Après avoir pris congé de Catherine Poletti, on se dépêche pour atteindre la Place de l’Eglise au centre de Chamonix où le vainqueur de l’OCC, Xavier Thevenard, vient de passer la ligne d’arrivée. Les ruelles étroites de la vieille ville sont noires de monde. A bout de souffle, le héros local donne son interview, ça et là interrompu de cris de joie. Les spectateurs encouragent aussi les autres coureuses et coureurs qui arrivent l’un après l’autre, sur les derniers mètres. Au milieu de la foule, on rencontre Anca de Roumanie. Elle attend son ami qui devrait arriver tout à l’heure. Elle aussi est complètement ravie de l’ambiance : « Je suis presque un peu fière de faire partie de l’événement. Et je n’ai même pas couru moi-même » dit-elle avec un grand sourire. Mais elle se demande si elle ne pourrait pas aussi commencer à s’entraîner pour la course – « de l’année prochaine ! » Et on la comprend, de quelque sorte.

utmbmontblanc.com

Texte: David Schwarzenbacher // friendship.is
Photos: Florian Lechner // friendship.is

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