Les histoires

La Ballade Des Vaches Et Des Gens Heureux

En vue du Mont Blanc toujours enneigé, Franck Blanchet gère un refuge alpin de niveau restaurant. Le trentagénaire retrouve les ingrédients de son bonheur personnel à la montagne, dans un bon repas et auprès de ses bêtes. 

« Veeeenez, venez ici ! » Franck Blanchet appelle ses vaches d’une voix vigoureuse. Celles-ci se montrent d’abord désinvoltes. Une vingtaine de bêtes gris-marron nous zieute à une distance de quelques mètres. C’est peut-être la silhouette du photographe à côté de lui qui les fait hésiter. Vêtu d’un t-shirt rouge et de chaussures en cuir à la mode d’un chanteur indie rock britannique, Franck essaie de les allécher avec un sac rempli de baguettes sèches. Puis la première vache s’approche, une bête assez impressionnante aux cornes larges. « C’est la vache de tête » nous dit Franck. « Si elle signale son okay, les autres vont suivre. » Et voilà, quelques moments plus tard, le jeune patron se retrouve entouré de bêtes mâchant du pain blanc.
 

En partant du parking de la station de ski Cote 2000, une petite heure de randonnée sur un chemin de gravier nous suffit pour arriver en hauteur. Devant nous, une vue à couper le souffle : à l’ouest se dresse le Col de Véry, entouré de prés vert foncé à perte de vue. A l’est, le pic verglacé du Mont Blanc se détache devant un ciel bleu merveilleux.

Depuis 60 ans, le refuge du Pré Rosset au-dessus de Megève appartient à la famille de Franck Blanchet. A environ 1 900 m d’altitude au milieu des sommets abrupts des Alpes savoyardes, ses grands-parents et plus tard ses parents avaient une petite ferme montagnarde. Il a donc passé tous les étés de son enfance sur les alpages. « Je jouais à des jeux simples : courir avec les vaches, chercher du bois avec les chevaux – j’adorais ça » se souvient Franck.

Entretemps, il a échangé son t-shirt rouge contre la tenue blanche de chef cuisinier. Le reste de notre groupe s’est installé dans la grande salle de l’ancienne ferme, entièrement revêtue de sapin clair. A l’arrière-plan, on entend un album « best of » des Rolling Stones dont on a baissé le son pour créer une ambiance agréable. Sophie, l’épouse de Franck, travaille derrière le zinc : il est presque midi, les premiers hôtes ne vont pas tarder.

Il y a dix ans environ, les Blanchets ont décidé d’abandonner la ferme et de transformer le refuge en restaurant. Il serait quasiment impossible d’exploiter une ferme rentablement ici. « Lors de la transformation, nous avons essayé de conserver, dans la mesure du possible, le bâtiment qui remonte à l’an 1852 » raconte Franck. Pour les réparations nécessaires, on a utilisé les matériaux naturels des alentours. Le sapin du revêtement, par exemple, il l’a cherché dans la forêt avec son père.

Franck tient beaucoup à ce rapport avec sa région. On le ressent dans les ingrédients qu’il utilise pour ses plats de résistance, classiques de la cuisine savoyarde. « Il est tellement important de connaître l’origine des produits. Non seulement pour la qualité mais aussi parce que les gens veulent savoir » dit Franck avec un sourire. Il est bien français après tout : « Les Français aiment bien parler d’un bon repas en mangeant. » C’est pourquoi le Reblochon au goût de noisette qu’il ajoute à sa tartiflette provient de la petite fromagerie de son cousin et le vin rouge d’un ami qu’il a connu à l’école de cuisine. Le miel qu’il utilise pour ses desserts maison provient des ruches du restaurant « Le Petit Lay » que sa famille gère dans la vallée.

Il ne manque que la viande, le cœur de la cuisine de Franck. Escalope ou entrecôte, « toute la viande qu’on sert provient de nos propres vaches. » Une petite centaine de bêtes de la race Aubrac broute sur les prés fertiles autour du refuge. « Les vaches Aubrac sont parfaites pour la montagne puisqu’elles sont plus petites et moins lourdes que les autres espèces » nous explique Franck. Sur un pâturage de 70 hectares, les bêtes ont plein de place pour courir librement. D’où la bonne qualité de viande. Une fois par mois, Franck amène une de ses bêtes chez un ami boucher à Megève pour l’abattre. Est-ce dur pour lui ? « Bien-sûr, ce n’est pas facile. Mais de l’autre côté, je sais que nos vaches ont une belle vie chez nous. »

En parlant de ses bêtes, de la nourriture, de son refuge, Franck dégage l’enthousiasme d’un homme qui a trouvé sa place et qui aime la vie telle qu’elle est. Oui, le travail est dur des fois, surtout en saison d’hiver quand les skieurs arrivent. « Il faut alors prendre le ski-doo pour monter tout ce qu’il faut. » La situation exposée du refuge le rend vulnérable aux intempéries : il y a quelques années seulement, une tempête avait emporté la terrasse. Et pourtant, Franck ne pourrait imaginer faire autre chose : « J’ai bien visité d’autres régions, j’ai vécu un certain temps à la mer. J’ai bien aimé ça aussi. » Mais il lui faut la montagne, dit-il. Pour se corriger rapidement : « A vrai dire, c’est bien nos montagnes qu’il me faut. »

Alpage de Pré Rosset

Texte: David Schwarzenbacher // friendship.is
Photos: Florian Lechner // friendship.is

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