Les histoires

Marchand De Plaisir Fromager

Lorsque Catherine Gaiddon a abandonné ses plans de carrière pour reprendre la crémerie de son grand-père à Megève, elle a appris à faire rimer fromage avec courage. 

Imaginez le lien entre une jeune femme, son grand-père et la fromagerie qu’il a créée en 1933. Imaginez ce lien si fort qu’elle quitterait le parcours professionnel qu’elle s’était choisi pour rentrer chez elle à Megève et marcher sur les pas de son grand-père alors que personne d’autre dans la famille ne l’aurait fait. Catherine Gaiddon l’a fait. Son amour pour le fromage a fait le reste.

Chaussée de baskets argentées à la mode et vêtue d’un tablier noir élégant, elle nous mène dans le beau sous-sol voûté de la Laiterie Gaiddon, rempli d’énormes meules de Tomme et d’autres fromages venant de différents producteurs locaux des alentours. Alors que la salle d’exposition à l’étage, à deux pas de la magnifique place principale de Megève, grouille de clients, elle apprécie de travailler en bas, dans cet espace frais et tranquille. « Son théâtre », comme elle l’appelle, lui apporte un sentiment de sérénité. Après tout, elle a parcouru un long chemin. La reprise de la boutique l’a conduite à une réflexion très personnelle qui l’a aidée à se débarrasser de vieilles croyances et à asseoir une nouvelle estime de soi. Dans notre entretien, Catherine Gaiddon parle de son dévouement pour son grand-père et du talisman très spécial que son père lui a laissé à la cave.

Avez-vous toujours voulu reprendre l’entreprise familiale ?

Catherine Gaiddon: Eh bien, ma décision était vraiment fondée sur des raisons sentimentales... une sorte d’hommage à mon grand-père. Je suis très fière de lui. Il est mort quand j’avais six ans. J’ai décidé de diriger l’entreprise pour perpétuer l’histoire de notre famille, pour ainsi dire.

Qu’est-ce qui vous rend si fière de votre grand-père ?

Catherine Gaiddon: Il a débuté à la ferme familiale au Mont d’Arbois en 1933 avec quasiment rien. Et petit à petit, il s’est développé. J’ai toujours été impressionnée par son courage. Il faisait également du beurre et du fromage et a ouvert cette boutique pour vendre ses produits. Quand mon père m’a demandé si je voulais reprendre l’affaire ou s’il devait tout vendre, c’est mon cœur qui a décidé pour moi... parce que mon rêve à moi, c’était de devenir interprète et de travailler pour l’Union européenne.

Comment vous êtes-vous sentie après avoir pris cette grande décision? 

Catherine Gaiddon: Eh bien, cela m’a empêché de dormir quelque temps. Mais mon mari, qui s’occupe maintenant de toute la partie administrative, m’a beaucoup soutenue. Sans lui, je n’aurais jamais pu réussir. Il y avait bien plus de travail que ce que nous pensions à l’origine. 

Avez-vous dû négocier dur pour suivre votre propre vision de l’entreprise ?

Catherine Gaiddon: Mon père est un homme très sage dans ce domaine. Il m’a laissée faire, en m’offrant son assistance partout où il le pouvait. Et j’ai travaillé dur parce que je voulais que mon père soit fier de moi. Surtout parce qu’il fait partie d’une génération qui ne parle pas beaucoup, en particulier quand il s’agit de partager des compliments.

Concernant vos connaissances en matière de fromage et de gestion d’entreprise, a-t-il été difficile de rattraper votre retard dans ces domaines ?

Catherine Gaiddon: J’ai beaucoup appris en côtoyant les producteurs et en travaillant initialement avec mon père. Il y a bien sûr eu de nombreux tâtonnements. Comme par exemple se servir d’un fil à couper le fromage. Il m’a fallu pas mal de tentatives avant de comprendre comment couper correctement des morceaux de ces grosses meules. Vous devez continuer jusqu’à ce que vous soyez sûr d’y être enfin arrivé.
En ce qui concerne la gestion de la partie administrative de l’entreprise, mes études en commerce international se sont révélées très utiles.

Au démarrage, quelle a été la partie la plus difficile ?

Catherine Gaiddon: J’ai toujours eu le sentiment qu’en tant que femme, vous devez toujours en faire un petit peu plus pour être reconnue. Quand j’allais acheter du fromage avec mon père ou discuter des prix, la plupart du temps je devais traiter avec des hommes. Mais ils ne s’adressaient qu’à mon père. Il a donc fallu que je me défende en leur faisant comprendre que c’était moi le patron.
En outre, je suis plus jeune que tous mes employés, donc, au début, quand ils avaient une question, ils ne venaient pas vers moi en premier. Ça me contrariait un peu, mais aujourd’hui j’ai dépassé cela. J’ai dû m’affirmer pour trouver ma place.

En faisant cela, qu’avez-vous appris sur vous-même ?

Catherine Gaiddon: Que, sans le savoir, j’avais la capacité de le faire. Vraiment, c’est en le faisant que j’ai découvert ma force personnelle. Et je ne parle pas de puissance physique. Je me sens beaucoup plus confiante. Je dis souvent que je travaille comme un homme.

Avez-vous des regrets de ne pas avoir poursuivi une carrière à l’étranger ?

Catherine Gaiddon: J’ai une amie proche en Angleterre qui travaille pour l’UE. Donc elle est mon « héroïne parce qu’elle a réussi ». C’est drôle, elle pense exactement la même chose de moi. Elle me rappelle constamment ce que j’ai accompli. Je n’en suis pas toujours tout à fait consciente.

Comment trouvez-vous la motivation de faire ce que vous faites ?

Catherine Gaiddon: Ce sont mes clients. Si l’entreprise marche bien, ils sont également contents. Pour moi, ce qui est très important, c’est de sensibiliser davantage les gens et de leur apprendre à apprécier le fromage. Le bon fromage est précieux. Comme le vin, tout bon fromage a une histoire... celle des gens qui travaillent dur pour produire de bonnes choses. Cela commence avec le producteur et finit avec la croûte. J’aime énormément la nourriture. Je mange parce que cela me fait du bien.

Que pensez-vous de votre grand-père, maintenant que vous faites ce qu’il faisait ?

Catherine Gaiddon: Je pense toujours à son courage et à sa persévérance. Quand je me sens abattue, je me rappelle cela pour ne pas abandonner. Vous savez, la Laiterie Gaiddon a 82 ans, comme les téléphériques de Megève : ils ont été créés la même année.

Si vous aviez un souhait, quel serait-il ?

Catherine Gaiddon: Même si j’ai encore de nombreuses années de travail devant moi, j’aimerais que l’histoire se poursuive. Mais je n’ai qu’une seule fille. Elle a 17 ans. Alors, qui sait ce qui arrivera... Quand mon père a pris sa retraite en 1987, il a laissé dans la cave la dernière meule de fromage qu’il a fabriquée. Elle est toujours là. C’est une sorte de talisman pour moi. Mais si j’y touche, elle tombera en poussière.

Texte: Sandra Pfeifer
Photos: Laiterie Gaiddon; David Payr // friendship.is

13 avril 2016

Lire les histoires